Appel Dublin : la parole aux enseignant-e-s

« Au nom de Dublin, ma classe a perdu un élève ce matin-là. »

Ce lundi matin, quelques semaines après la rentrée, la chaise du petit O. est vide au fond de la classe. Le maître ne s’inquiète pas : il est peut être malade. Demain, si O. n’est toujours pas là, il faudra commencer à appeler le Foyer, savoir si les parents et l’enfant vont bien, s’ils·elles sont toujours là, à Genève. Parce qu’un renvoi Dublin est imminent, prêt à arracher O. à ses progrès scolaires significatifs, à son apprentissage rapide du français, à sa reconstruction lente face aux traumatismes de la fuite et de l’exil, à ses camarades de classe, à son professeur qui a passé de nombreuses heures avec lui pour qu’il trouve son équilibre et sa place au sein du groupe.

Enseigner aux enfants de l’école primaire, c’est parvenir à expliquer le monde qui les entoure à des esprits encore pleins d’interrogations et d’idéaux. Expliquer les renvois, expliquer Dublin, c’est expliquer, sans laisser trop transparaître son propre sentiment d’injustice, l’arbitraire d’un règlement dépourvu d’humanité (« mais pourquoi la Suisse renvoie O. s’il ne peut pas rentrer chez lui?« ), l’absurdité d’un nouveau départ vers un autre lieu inconnu alors qu’on est bien ici (« pourquoi il va en Italie O. ? Il connait pas là-bas« ), la disparition sans prévenir de son ami·e (« est-ce qu’il va revenir O.?« ). C’est expliquer l’inexplicable.

Un autre exemple, une fratrie:

  • Y., M. et A. sont originaires d’Irak et ont entre 6 et 11 ans. Ils·elles ont marché avec leurs parents jusqu’au bord de la Méditerranée où ils·elles ont pris une embarcation de fortune pour traverser vers l’Europe. Y. raconte souvent comment sa mère l’a sauvée de la noyade lorsque le « bateau » a coulé. A Genève depuis plusieurs mois, Y., élève très consciencieuse et appliquée, montre soudain des signes d’inattention. Plusieurs jours s’écoulent avant que l’institutrice ne saisisse qu’il s’agit de l’angoisse présente à la maison qui se reporte sur l’enfant : le renvoi vers l’Allemagne a été prononcé par les autorités suisses. La famille va devoir partir bientôt, les enfants s’adapter à une nouvelle langue, une nouvelle école, de nouveaux camarades, une fois de plus. Mais surtout, il s’agit d’un nouveau départ, le retour de la peur d’être séparés du reste de la famille, de ne pas savoir où l’on va dormir ensuite.

La fin des cours approche, l’institutrice opte pour une fête d’adieu, célébrer la présence et regretter le départ de Y. Lui proposer d’emporter ses cahiers, ses affaires, sa règle (« on ne sait pas où  elle va se trouver ensuite, ça peut être utile!« ). Fêter un renvoi est paradoxal, ne rien faire aurait été plus surprenant encore. Finalement, à la rentrée Y. est toujours là, avec ses frères et sœurs : le renvoi Dublin aura lieu quelques semaines plus tard, en début d’année scolaire.

Pour un enseignant·e, se trouver confronter aux renvois c’est avoir l’impression de n’être qu’un simple pion. Aucune information n’est donnée lorsqu’une famille est déclarée Dublin, lorsque le renvoi est prononcé. Il revient à l’enfant d’en parler (!), parfois aux parents. Des mois d’efforts d’intégration sont simplement niés, puis c’est la déportation et le lien avec l’enfant disparaît. Tout le travail entreprit est jeté à la poubelle, il reste à vider le bureau abandonné au fond de la classe.

 

Des enseignant.e.s du primaire à Genève