Appel Dublin : quelle reconnaissance du travail des soignants en psychiatrie?

Une règlementation au mépris du travail des soignants en psychiatrie, dans le déni des besoins des personnes vulnérables.

La migration est toujours une rupture dans le parcours de vie, quelles qu’en soient les raisons et quels que soient les obstacles rencontrés sur la route migratoire. Cette rupture est d’autant plus perturbante lorsque ce parcours est semé d’épisodes traumatisants (emprisonnement en Libye, traversée de la Méditerranée sur des barques de fortune). Imaginez-vous alors que l’arrivée en Suisse ne signifie pas un répit mais un nouvel obstacle à franchir : celui du règlement Dublin.

Les soignants en psychiatrie sont confrontés quotidiennement aux traces liées au parcours migratoire et aux défis d’adaptation que rencontrent les requérant-e-s d’asile dans leur cadre d’accueil.

Voici deux exemples de situations de personnes vulnérables où les autorités fédérales ont refusé de faire usage de la clause dite de compassion (clause du règlement Dublin qui permet à la Suisse de surseoir aux renvois dans le cas de personnes vulnérables) :

  • R. a fui son pays en 2012, après avoir passé 3 ans dans une prison militaire où il a été torturé. Arrivé à Genève où vit son frère, un suivi psychiatrique est mis en place aux HUG pour les séquelles psychologiques liées à la torture dont souffre R. Mais il est renvoyé en Italie au nom du règlement Dublin. En Italie, où il n’a ni logement, ni soins médicaux. Après 3 jours passés dans la rue, il revient en Suisse et reçoit à nouveau une décision de « NEM Dublin » (Non Entrée en Matière au nom du règlement Dublin). Les médecins qui ont en charge R. n’ont jamais été informés de la mise à effet de ce renvoi, aucune mesure pour la continuité des soins en Italie n’a été entreprise !
  • L. et B. traversent en zodiac la Méditerranée. L. décompense psychologiquement durant le voyage et fait une tentative de suicide. En Suisse, elle découvre sa grossesse. Elle est régulièrement hospitalisée en raison de ses troubles psychologiques et des maux liés à sa grossesse. Ce sont ses hospitalisations (et non la reconnaissance d’un statut de vulnérabilité) qui évitent au couple un renvoi forcé vers l’Italie.

Dans les deux situations décrites ci-dessus, le travail des soignants en psychiatrie demande un investissement énorme (mise en place d’un suivi puis construction d’une relation de confiance), dont le sens est la continuité des relations thérapeutiques et la qualité des soins. Les efforts des professionnels se voient toutefois méprisés par les autorités fédérales qui ne tiennent compte que très rarement de l’avis des médecins dans la procédure Dublin, le pays de renvoi étant toujours considéré comme apte à prodiguer des soins adéquats. On voit alors le poids que portent les soignants qui sont responsables de la santé des requérant-e-s, mais coincés par la réalité : celle que leur travail puisse s’interrompre d’un jour à l’autre, celle qui consiste à renvoyer ces personnes dans des « réseaux » saturés, dépassés, incapables de prendre soin des individus qui dépendent d’eux. La santé mentale, un axe prioritaire de santé publique ? Cela semble dépendre de votre permis de séjour !

Le règlement Dublin comme facteur aggravant de troubles psychiatriques

« Nous constatons, à partir de notre clinique, que les situations de renvoi « NEM Dublin » doivent être le plus souvent considérées comme équivalentes à des situations de renvoi vers le pays d’origine. Nous y trouvons une synergie entre la clinique du traumatisme et celle de la déception. Ces situations peuvent amener à des symptômes ou troubles psychiatriques graves chez des personnes qui n’ont, la plupart du temps, pas d’antécédents psychiatriques. » (Pierre Bastin et al., « Entre asile et renvoi, la femme qui ne tenait plus debout », Psychothérapies 2016/3 (Vol. 36), p. 178).

Les universités de Genève et de Neuchâtel viennent de publier une synthèse des études sur la question de la santé mentale des requérant-e-s d’asile et des réfugié-e-s: «La synthèse que nous avons réalisée montre que, loin de résoudre les problèmes de la migration, le durcissement des conditions d’accueil génère au contraire une incompréhension, un épuisement et une importante détresse psychologique chez des populations déjà passablement vulnérables qui s’attendent à être accueillies et à trouver refuge en Europe», relate Betty Goguikian Ratcliff, chercheuse à l’UNIGE. (https://www.unige.ch/communication/communiques/2017/limpact-des-conditions-daccueil-sur-la-sante-mentale-des-migrants/)